Résident
de la Commission de contrôle des sociétés de perception et de
répartition des droits (SPRD) créée voilà quatre ans, Jean-Pierre
Guillard, âgé de 72 ans, compte abréger d'un an son mandat, afin de se
consacrer à une autre commission de contrôle qui dépend de la Cour des
comptes, celle du financement des campagnes électorales.
Après
avoir contrôlé les associations faisant appel à la générosité publique
comme l'Association pour la recherche contre le cancer (ARC),
Marie-Thérèse Cornette-Artus a été nommée, il y a quatre ans,
rapporteur général auprès de la commission de contrôle des SPRD. Tous
deux s'expriment pour la première fois dans la presse sur le
fonctionnement de ces sociétés et dressent un bilan sévère du secteur.
A quelles difficultés avez-vous été confrontés ?
Jean-Pierre Guillard :
Il est difficile de trouver des rapporteurs susceptibles de faire
partie de cette commission. La solution optimale est d'avoir deux
équivalents plein temps, ce qui représente une dizaine de rapporteurs.
En
2004, on oscillait entre 6 et 10 rapporteurs. En partant, je vais
laisser une situation plus claire, puisque l'inspection générale des
finances va mettre une équipe à notre disposition et nous aurons le
concours d'un membre de la Cour de cassation. Si bien que la commission
sera pluridisciplinaire.
Comment expliquez-vous le sentiment de déception qu'a pu susciter votre commission ?
J.-P. G. :
Je me suis refusé à entrer dans une logique de guerre contre certaines
sociétés. La première chose importante a été d'analyser les comptes,
pour y voir plus clair. Dès la première année, nous avons été surpris
par le coût élevé de fonctionnement du système.
Dans notre
premier rapport, nous n'avons pas publié les salaires des dirigeants,
mais nous avons constaté que le salaire moyen des employés et cadres de
ces sociétés était bien supérieur au salaire moyen des cadres français.
Il n'est pas normal que certains dirigeants de ces sociétés soient plus
payés que le patron d'EDF.
Nous avons aussi été étonnés de
constater que ces 25 sociétés ne possèdent rien en commun, alors
qu'elles pourraient partager de nombreux services, informatiques
notamment. Rien n'est fait pour qu'on puisse voir clair dans ce
système. C'est la raison pour laquelle nous avons demandé, très vite,
une unification des pratiques comptables. Cette première recommandation
a été reprise par le ministère de la culture, même si on ne peut pas
dire qu'elle y ait été portée avec enthousiasme.
La loi
prévoit que la commission présente un rapport annuel. Pourquoi ne
passez-vous au peigne fin les comptes de ces sociétés que tous les deux
ans ?
J.-P. G. : Nous n'avons pas les moyens de
le faire chaque année. Nous avons choisi d'effectuer aussi des
contrôles thématiques. On enquête quand il y a des problèmes, des
enjeux financiers importants.
On a trouvé des problèmes graves
à la SCAM, entre la rémunération du principal dirigeant, les coûts
élevés de l'immeuble, les problèmes graves avec les ayants droit. Nous
avons étudié, dans toutes les SPRD les coûts de fonctionnement, les
frais de personnel. Si on devait regarder une seule société à la loupe,
il faudrait étudier la plus grosse, la Sacem.
Cette année par
exemple, nous étudions les procédures de répartition à la Sacem, à la
SACD, à la SCAM, à l'Adami et à la Spedidam. Toutes pourraient répartir
plus vite les droits, sans pour autant mettre en défaut leur trésorerie.
Marie-Thérèse Cornette-Artus :
La commission a beaucoup travaillé. Nous avons publié deux rapports,
fin 2002 et en juillet 2004, et contrôlé les 22 sociétés. Nous avons
analysé au moins deux fois leurs comptes, enquêté sur les procédures de
contrôle interne, sur l'utilisation des sommes dévolues à la création,
sur les statuts et, pour les plus grosses, sur les procédures de
répartition.
Comment avez-vous été reçus ?
J.-P. G. : Dans
l'ensemble, assez bien dans les petites sociétés. Nous avons eu
quelques problèmes diplomatiques avec la SCPP. La Sacem, à l'exception
de son président [Bernard Miyet] et de son ancien président du conseil d'administration [Laurent Petitgirard]
, était rétive au contrôle. Ça a fait mal à la SCAM, qui est dirigée
par un seul homme qui tire toutes les ficelles. Cette société a dû
reconnaître que l'informatisation de la gestion était moyenâgeuse.
Y a-t-il une réelle opacité dans le secteur ?
J.-P. G. :
Oui, c'était d'ailleurs le thème central du premier rapport. Les ayants
droit, qui ne sont pas des spécialistes en comptabilité, ne reçoivent
pas d'informations claires. On leur dit que les frais de gestion sont,
par exemple, de 12 % ; en fait, l'argent transite parfois par plusieurs
SPRD et ce qui est prélevé sur les produits financiers n'apparaît pas
forcément dans les comptes ; on est donc plus proche de 25 % à 35 %.
Toutes sociétés confondues, on atteint une moyenne de 23 %. C'est
énorme.
Les gros ayants droit ont intérêt à ce que le système
perdure, les petits ne sont pas assez informés pour râler. En fait, le
système ne couvre pas de gros scandales, mais un fonctionnement trop
cher.
M.-T. C.-A. : Etonnamment, les sociétés d'auteurs
ont une excellente image auprès des ayants droit. Ils pensent qu'elles
les défendent de ce qui représente la plus grande terreur pour eux, le
copyright.
Pourtant, même si aucune loi ne le justifie, la SACD
prend par exemple 40 % des droits lors d'un emprunt au domaine public,
comme une adaptation télévisée du Père Goriot .
Existe-t-il des relations incestueuses entre les SPRD - obligées d'aider la création - et le ministère de la culture ?
J.-P. G. : En
France, tout ce qui est culturel est politique. L'Etat cherche de
l'argent par tous les moyens. Pour financer la culture, il utilise son
budget, mais aussi l'Unedic pour les intermittents et la copie privée,
et donc des ressources des ayants droit pour une partie de la création.
M.-T. C.-A. : L'Etat n'a pas de vision sur ce sujet. Il faut encourager ces sociétés à avoir des politiques culturelles.
Vous contrôlez à l'Adami un gérant, Bruno Ory Lavollée, lui-même issu de la Cour des comptes. Cela pose-t-il problème ?
J.-P. G : Cela ne nous empêchera pas d'agir si besoin.